Installation

Plot for a Possible Resurrection

Installation 2018 – Mud bricks, Water, Statue of Christ Resurrected 15th Century - Wooden Statue of Christ (face burnet after a fire) 15th Century - Variable Dimensions 

Née de la rencontre entre la terre et l’eau, la boue est éminemment hybride : elle est la matérialisation d’un état d’entre-deux. Son usage – agricole ou architectural -  atteste de sa richesse et de son essence fertile, tandis que son étymologie gauloise bawa renvoie à la saleté de cette matière visqueuse. Ambivalente, la boue se situe entre les eaux pures et les eaux stagnantes, incarnant ainsi un lieu-frontière, propice à l’imagination. Les eaux boueuses au-dessus desquelles bourdonnent insectes et bêtes en tout genre symbolisent la souillure : elles composent l’image d’une misère terne, inquiétante, mouvante voire envahissante. Figure de la marginalité – économique, sociale et naturelle -, la boue construit un espace hétérotropique qui traduit la marginalité de l’existence humaine.

 

L’apparition de la boue déclenche un cataclysme, précipite une terrifiante destruction et produit une dissolution du monde. Son image engendre aussi une renaissance, suscite une régénération voire une résurrection. Sa fertilité la rend essentielle à tout geste de création et l’inscrit d’emblée dans la philosophie relative à la  Natura naturans. La boue ponctue en effet les récits de multiples mythes fondateurs : Prométhée aurait créé les hommes en associant l’eau à la terre ; Dieu aurait forgé le corps d’Adam avec de la boue et le Golem serait issue de la terre glaise. Cette vertu créatrice se retrouve aussi dans les images d’inondations et de déluges – phénomènes qui occupent une place centrale dans différents récits de l’histoire de l’humanité. Chaque déluge est régénérateur : il est accompagné d’une redéfinition des frontières, des lois et des rites et d’un renouveau des relations humaines. Ces phénomènes naturels affectent aussi le monde spirituel, annonçant un  rapport nouveau avec l’au-delà.

 

Informe, la masse de boue engloutit et corrode son environnement. Après le déluge, la mutation de la boue en eau boueuse redouble sa force : elle enterre alors tout ce qui se trouve sur son passage. Ce pouvoir dévastateur de la nature anime plusieurs de mes œuvres, telles que le court-métrage The Disquiet (2013), qui forge un parallèle entre l’instabilité politique et les catastrophes naturelles ayant sévi le Liban depuis le Moyen-Âge.

Ces phénomènes révèlent ainsi la perméabilité des mondes naturel et artificiel, réfutant de fait la dichotomie historique nature/culture. En 2011, le tremblement de terre et le tsunami ayant frappé le nord du Japon, ont provoqué l’ensevelissement de nombreux musées et sites du patrimoine culturel sous le limon porté par les vagues. De même, la montée de la Seine en 2016 qui a provoqué l’entrée des eaux souillées  dans les réserves du Louvre, nous rappelle le risque des catastrophes écologiques et des inondations que courent les villes qui se trouvent au bord de l’eau.

 

L’installation Plot for a Possible Resurrection prend acte de l’identité hybride de la boue tout en l’associant à des matières plus statiques comme le marbre ou le bois. Les deux statues sélectionnées renvoient à la symbolique spirituelle et au pouvoir mythologique associés à la boue.  Le pouvoir ravageur de la boue – sa capacité à inhumer – constitue un fil conducteur qui anime trois de mes courts-métrages : The Disquiet (2013), The Digger (2015) et Somniculus (2017), mais aussi un projet de long-métrage que je prépare actuellement au Soudan. Ces œuvres montrent comment ce qui un jour a été déterré, exhumé et mis derrière des vitrines, retourne à un état quasi-originel : celui de d’ensevelissement. S’inscrivant dans la continuité de mes recherches précédentes sur le potentiel évocateur de la nature et sa dimension mythique, voire mystique, l’installation Plot for a Possible Resurrection associe des briques en terre crue compressée, de l’eau boueuse, de la terre et deux statues datant du XVème siècle. Cette disposition dévoile la multiplicité des formes adoptées par la terre : les gouttes d’eau qui tombent dans le récipient menacent de ramener les briques à leur état d’origine. Cette disposition au changement est aussi évoquée de manière subtile par la présence des statues dégradées. La figure brûlée du Christ ressuscité et la détérioration du marbre signalent une forme de dévaluation de ces statues : jadis objets de culte, elles sont désormais les ruines d’une valeur spirituelle. Si aujourd’hui la valeur matérielle dépasse le pouvoir spirituel de ces éléments, elle est cependant réactivée par son exposition dans un lieu abandonné, mystérieux et mystique .

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