LA VIE DES TABLES

La Mort dans l’âme

 

2020, Aquarelle et graphite sur papier, oiseau naturalisé, Epingles à piquer.

Courtesy de l’artiste et galerie Imane Farès, Paris.

Dans son travail, Ali Cherri s’interroge notamment sur la façon dont les musées ou d’autres institutions transforment objets ou fragments du vivant en autant d’artefacts et de spécimens. Il explore ces moments de bascule sémantique où la nature devient objet scientifique, " cet interstice entre le vivant et le mort, entre le pétrifié et l’organique " (Adrien Siberchicot, " Tous, des sang-mêlés " ; livret vert, p.20 ; MAC VAL, 2017.). L’oiseau — en particulier l’oiseau naturalisé — est un motif qui revient fréquemment dans ces installations. Dans La mort dans l’âme, Ali Cherri épingle sur un bureau à mi-chemin entre la table d’artiste et celle du naturaliste, un spécimen naturalisé et une série d’aquarelles d’oiseaux réalisées pendant le confinement. Contrairement aux peintres d’oiseaux — dont le plus célèbre est sans doute Jean- Jacques Audubon au début du XIXe siècle — Ali Cherri n’essaie pas de redonner aux volatiles l’apparence d’individus " en vie " dans leur habitat naturel. Il réalise des portraits — rapidement esquissés dans des tons vifs ou plus sourds — de spécimens d’étude simplement " mis en peau " selon la technique de taxidermie qui permet le stockage dans les zoothèques des muséums de séries qui ne sont pas destinées à la présentation au public. Ces images, où l’on retrouve représentées par endroit diverses étiquettes d’identification, qui accentuent encore la réification de ces spécimens, viennent perturber notre imaginaire collectif. L’oiseau, symbole par excellence d’élévation et de liberté est ici réduit à l’état de dépouille pesante. La mort de l’oiseau, quasiment invisible à grande échelle dans la nature, est ici donnée à voir non pas comme une fin ou un effacement mais comme un glissement, un changement d’état. | Jean-Denis Frater